lu 2019 05_annie ernaux_une femme

 

L'histoire : après avoir parlé de son père dans La Place, Annie Ernaux nous parle ici de sa mère, morte récemment avant l'écriture du livre. Encore une fois, pas un roman, mais un récit qui se veut le plus fidèle possible.

 

Mon avis : en parlant de sa mère, Annie Ernaux a manifestement plus de mal à rester "neutre" qu'en parlant de son père. Sensibilité personnelle, poids des années, dans le fond peu importe pourquoi. Toujours est-il qu'on retrouve donc les mêmes "personnages", et certains passages de vie, sous un autre angle, et ce décalage (de placement, et dans le temps, sa mère ayant été veuve de nombreuses années) nous apprend beaucoup aussi sur les relations inter-familiales. Comme avec son père, on comprend rapidement que les sentiments d'Annie sont très ambivalents vis-à-vis de sa mère, mais il s'y mêle cette fois une forme de passion, d'amour inconditionnel, de dévouement absolu, qui change l'écriture. Tout les sépare (une génération, un milieu social que sa mère a voulu meilleur pour elle, un monde !), et pourtant, un lien subsiste, dont la force est évidente dans le récit. Encore un bel hommage, sans concession, un portrait très clair, lisible, dur parfois, mais si fidèle probablement (en tout cas tout est fait pour, et rien que cet effort est touchant). Bref, j'ai aimé !

 

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Quelques extraits...

extrait une femme 011

 

Ma grand-mère faisait la loi et veillait par des cris et des coups à "dresser" ses enfants. C'étiat une femme rude au travail, peu commode, sans autre relâchement que la lecture des feuilletons. Elle savait tourner les lettres et, première du canton au certificat, elle aurait pu devenir institutrice. Les parents avaient refusé qu'elle parte du village. Certitude alors que s'éloigner de la famile était source de malheur. (En normand, "ambition" signifie la douleur d'être séparé, un chien peut mourir d'ambition). 

 

Fière d'être ouvrière mais pas au point de le rester toujours, rêvant de la seule aventure à sa mesure : prendre un commerce d'alimentation. Il l'a suivie, elle était la volonté sociale du couple.

 

[...] quand je la regardais trop, elle s'énervait, "tu veux m'acheter ?".

 

J'essaie de ne pas considérer la violence, les débordements de tendresse, les reproches de ma mère comme seulement des traits perosnnels de caractère, mais de les situer aussi dans son histoire et sa condition sociale. Cette façon d'écrire, qui me semble aller dans le sens de la vérité, m'aide à sortir de la solitude et de l'obscurité du souvenir individuel, par la découverte d'une signification plus générale. Mais je sens que quelque chose en moi résiste, voudrait conserver de ma mère des images purement affectives, chaleur ou larmes, sans leur donner de sens.

 

Même vivant loin d'elle, tant que je n'étais pas mariée, je lui appartenais encore.

 

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Une femme, Annie Ernaux, 1987, 106 pages