lu 2019 01_delphine de vigan_les loyautes

 

Dans ce très court roman, nous suivons quelques semaines de la vie de 4 personnes. Théo a 12 ans, il est en 5ème, et il aime boire de l'alcool, pour s'"exploser" la tête. Le vendredi soir, il migre d'un appartement à l'autre, en métro, il est en garde alternée depuis longtemps. Hélène est sa prof de SVT, elle sent que quelque chose ne va pas du tout pour Théo, mais n'arrive pas à comprendre quoi exactement, et ça la bouleverse, étant elle-même une ancienne enfant maltraitée. Mathis est l'ami de Théo, qui voit bien que ça part dans le mauvais sens, mais ne sait comment intervenir, alors il essaie de l'accompagner comme il peut. Cécile, la mère de Mathis, elle, découvre des choses dans sa propre vie, cette vie qu'elle a construite en rupture avec son milieu d'origine, avec William, qu'elle pensait connaître... et elle doit gérer en même temps la mauvaise pente qu'elle voit son fils prendre. 

Chacun à leur manière, ils vont faire face (ou pas), se débattre avec les loyautés qui les guident ou les encombrent, et influencent indubitablement leurs réactions, leurs caractères, leurs vies. Delphine de Vigan nous livre ici une réflexion poignante sur ce peut donner (ou pas), concrètement, la loyauté, la fidélité, à soi, à son milieu, à sa famille, dans tous les domaines. Et en même temps, au premier degré, c'est un roman passionnant, débordant d'humanité, avec cette plume si particulière qui sait trouver les mots exacts pour décrire l'insaisissable avec une immense délicatesse et la brusquerie d'une forme de crudité toute simple tout à la fois. 

La fin est redoutable, brutale dans son absence soudaine au moment le plus critique. Une "fin" parfaite, ni rassurante ni triste puisqu'elle n'existe pas, idéale pour que le livre nous hante encore et encore, pour longtemps, avec ses personnages consistants dont on n'a pas fini de se demander ce qu'ils ont pu devenir après. Voilà qui laisse toute la place à la réflexion (sur les violences, les limites de l'éducation, celles de l'amitié, sur les répercussions de nos propres choix, sur les convenances sociales et le slalom permanent qu'elles imposent, et sur les loyautés bien sûr, y compris les nôtres), bien plus qu'avec une histoire close. Très habile !

 

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Quelques extraits pas forcément représentatifs du livre, mais qui m'ont interpelée...

 

Les loyautés.
Ce sont des liens invisibles qui nous attachent aux autres -aux morts comme aux vivants-, ce sont des promesses que nous avons murmurées et dont nous ignorons l'écho, des fidélités silencieuses, ce sont des contrats passés e plus souvent avec nous-mêmes, des mots d'ordre admis sans les avoir entendus, des dettes que nous abritons dans les replis de nos mémoires.

Ce sont les lois de l'enfance qui sommeillent à l'intérieur de nos corps, les valeurs au nom desquelles nous nous tenons droits, les fondements qui nous permettent de résister, les principes illisibles qui nous rongent et nous enferment. nos ailes et nos carcans. 

Ce sont les tremplins sur lesquels nos forces se déploient et les tranchées dans lesquelles nous enterrons nos rêves.

 

L'autre soir, j'ai tenté d'expliquer cette sensation de compte à rebours qui m'oppresse depuis quelques jours, comme si un minuteur avait été remonté à notre insu et qu'un temps précieux s'écoulait sans que nous puissions l'entendre, nous conduisant en cortège silencieux vers quelque chose d'absurde dont nous sommes incapables d'imaginer l'impact. 

 

Nous nous sommes installés autour de la table basse pour boire l'apéritif. Nous avons échangé quelques nouvelles et puis, comme toujours, je suis devenue transparente. J'ai l'habitude. A quelques détails près, le scénario est le même. On me pose généralement deux ou trois questions, puis une fois que je dis que je ne travaille pas, la conversation glisse sur quelqu'un d'autre et ne revient jamais vers moi. Les gens n'imaginent pas qu'une femme au foyer puisse avoir une vie, des centres d'intérêt, et encore moins des choses à dire. Ils n'imaginent pas qu'elle puisse prononcer plusieurs phrases sensées au sujet du monde qui nous entoure, ni être en mesure de formuler une opinion. Tout se passe comme si la femme au foyer était, par définition, assignée à résidence et que son cerveau, ayant souffert d'avoir été trop longtemps privé d'oxygène, fonctionnait au ralenti. Les invités découvrent d'ailleurs avec une certaine crainte qu'ils vont devoir supporter à leur table une personne retirée du monde et de la civilisation, et qui, en dehors des sujets purement pratiques ou domestiques, ne pourra prendre part à aucune véritable conversation. Assez vite, donc, je suis exclue de l'assemblée. On ne m'adresse plus la parole et, surtout, on ne me regarde plus. 

 

Il y a longtemps, un homme m'a quittée parce que je ne pouvais pas avoir d'enfants. Aujourd'hui, chaque soir, il s'attarde à son bureau et rentre chez lui le plus tard possible pour ne pas voir les siens.

 

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Les loyautés, Delphine de Vigan, 2018, 208 pages