lu 2018 01_jim fergus_la vengeance des meres

Deuxième tome de la trilogie Mille femmes blanches

Attention, si vous n'avez pas lu le tome 1 : Mille Femmes blanches et comptez le lire, ne lisez pas ce qui suit, ça va spoiler un peu.

 

Par l'entremise d'un narrateur contemporain qui nous livre ces carnets intimes, nous revoilà dans les grands espaces américains, que Jim Fergus sait si bien décrire. On s'y croirait, on a envie d'y être, on sent l'air frais, on perçoit la hauteur des falaises, la fraîcheur des forêts, le bruit des ruisseaux. Toujours à la fin du XIXème siècle, peu après là où s'achevait Mille Femmes Blanches. Notre ancienne narratrice, May Dodd, est morte, on le sait, et deux autres vont reprendre le flambeau pour nous raconter la suite. Deux anciennes du plan FBI, qui ont fréquenté May Dodd, et une nouvelle arrivée de ce plan, pourtant abandonné par le gouvernement (mais l'info n'était pas arrivée jusqu'à elles). Encore de très beaux portraits de femmes fortes, venues de tous les continents et représentatives d'une partie des femmes d'alors (une suffragette anglaise et sa servante, une scandinave, une prisonnière de Sing Sing, etc., toutes plus ou moins victimes ou en marge de la civilisation blanche), dans ce nouveau contingent de volontaires pour épouser des Indiens. Le train par lequel elles arrivent va être attaqué, les survivantes seront faites prisonnières, et tout va commencer là pour ce nouveau tome passionnant, où nous retrouverons des Indiens et des soldats que nous connaissons déjà, d'autres avec qui nous ferons connaissance, d'autres qu'on aimerait voir morts... Cette fois, plus de femmes vont prendre part aux combats, entre autres des mères qui ont perdu leurs enfants dans les précédentes attaques, elles n'ont plus rien à perdre, et sont déterminées à se venger.

Comme le tome précédent, ce livre est un hommage sincère, appuyé et vibrant aux cultures indiennes que la "civilisation" blanche a si violemment malmenées sans jamais chercher à les comprendre ni à les respecter. Beaucoup d'action dans ce tome, de l'amour encore, une bataille sanglante, des errances forcées, des femmes battantes, l'injustice flagrante de la "conquête de l'ouest" par les Blancs mise en lumière à l'échelle individuelle, intime. Un récit magistral, magnifique.

J'avais adoré le premier tome, j'ai tout autant dévoré celui-ci, et j'ai déjà hâte de lire le troisième tome de cette saga, promis par l'auteur, quand il sortira !

 

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Feuilletons...

 

Crazy Horse et les autres chefs ont répondu tout net qu'ils ne parlementaient pas avec les femmes. On aurait dû s'en douter, puisque c'est pareil chez les Cheyennes. Les femmes ont beaucoup d'influence dans la tribu... en fait, c'est elles qui tirent les ficelles, mais elles n'ont pas le droit de participer aux conseils. D'ailleurs c'est la même chose chez les Blancs. Vous avez vu des femmes au gouvernement ? On n'a même pas le droit de voter. Et, à votre avis, pourquoi des sociétés très différentes ont ce point-là en commun ? Je vais vous le dire, pourquoi. Parce que les vieux bonshommes qui prennent les décisions à la place de tout le monde n'ont plus beaucoup de sang dans les veines, ça n'est plus qu'un souvenir pour eux, ce temps-là, alors ils se font remplacer par des plus jeunes qui en ont encore dans la culotte. Seulement, les mères ne veulent pas envoyer leurs enfants se faire tuer, et les vieux savent que, si elles pouvaient donner leur avis, elles diraient non à chaque nouvelle guerre qu'ils veulent faire. C'est aussi simple que ça.

 

Aye, les soldats, quand elle leur tombera dessus, on voudrait pas être à leur place. Quand nous leur tomberons dessus nous-mêmes, d'ailleurs. Même en enfer, on sait pas ce que c'est, la vengeance d'une mère. 

 

Mais la raison, le monde physique, le réel lui-même sont d'un autre ordre chez les natifs et forment un ensemble fluctuant, plus vaste et moins rigide. [...] Les Indiens ont une formule à ce sujet : "Le monde véritable se cache derrière le nôtre", comme quoi nous ne voyons et ne comprenons que la surface des choses alors qu'eux sont capables de voyager au-delà. Et lorsqu'on vit chez eux, les changeurs de forme, les femmes qui parlent aux ours, les hommes qui se transforment en oiseaux et qui volent dans le ciel, tout cela paraît très plausible finalement.

 

C'est une drôle de chose, la guerre. Aye, c'est un peu comme la première fois qu'on laisse un garçoon vous faire sa petite affaire. La plupart du temps, on est très déçue parce qu'on s'attendait à beaucoup mieux. On est même un peu dégoûtée. Mais, d'un autre côté, on a envie de recommencer, et ce jour-là, comme on sait plus ou moins ce qui va se passer, c'est plus facile, et encore plus facile la fois suivante, et tiens, figure-toi qu'à force on aime ça. La guerre, c'est le même principe, c'est pas si différent de l'amour...

 

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La vengeance des mères, Jim Fergus, 2016,

traduit de l'anglais US par Jean-Luc Piningre, 2016,

464 pages