lu 2018 12_eric de kermel_la libraire de la place aux herbes

Dis-moi ce que tu lis, je te dirai qui tu es.

 

L'histoire : Nathalie et Nathan, enseignante et architecte, parisiens (très parisiens...), décident d'aller s'installer à Uzès quand Nathalie veut reprendre la librairie de la place aux Herbes. Et Nathalie n'y sera pas une libraire comme les autres...

(et oui, le sous-titre est là pour faire joli, et n'a strictement aucun rapport avec le roman)

 

Mon avis : j'ai à la fois aimé et détesté ce livre...

J'ai aimé :

- l'idée de départ : choisir les livres qui vont bien accompagner un lecteur en fonction de qui il est, à ce moment de sa vie, l'aider à avancer, à se faire du bien via la lecture.

- l'écriture fluide, pas trop maniérée, très claire sans être pauvre, simple mais pas simpliste.

- me replonger par l'esprit dans certains romans cités que j'ai lus, même si globalement, cette libraire et moi n'avons pas du tout les mêmes goûts, que ce soit au rayon des classiques ou des contemporains. Mais ça fait plaisir, parfois, de suivre ! lol

 

Je n'ai pas aimé

- le côté très très lourdement bobos snobinards (mais qui se veulent simple, "nous sommes des gens modestes", n'est-ce pâââs ?!) des protagonistes. Insupportable.

- et ça va avec : les leçons permanentes dont nous gratifie l'héroïne, qui a un avis sur tout, tout le temps, du genre 100% cliché en général, et qui nous fait la leçon (caricature involontaire de prof ?...) sur tout et n'importe quoi (enfin non, y'a des manques, par exemple elle n'est absolument pas écolo vu son avis sur les voyages lointains incessants, ou bien elle ne se vante pas de ce qu'elle mange, manifestement elle n'est pas végane ni végétarienne, sinon je suppose qu'elle nous en aurait fait un couplet bien sermoneux, comme avec tout ce qui lui permet de se présenter en exemple parfait... bref). Parfois d'ailleurs en totale déconnection avec ce dont prétend parler le chapitre, comme si le chapitre n'était qu'un prétexte maladroit pour faire étalage de son avis péremptoire. Enfilage de perles sur ego reluisant. Pas de place pour le doute, l'interrogation, la réflexion, elle a déjà tout prémâché, a tout réfléchi, et nous livre ses conclusions, sans preuves ni arguments, faut la croire sur parole, alléluiah, plus besoin de philosophes ni de penseurs ! Le plus étonnant, c'est que je partage parfois son avis, mais il est énoncé d'une manière si prétentieuse et hautaine que j'ai chaque fois presque envie de changer d'avis rien que pour ne pas être d'accord avec elle ! (par moment, j'avais l'impression d'entendre l'accent mondain en lisant !! Ozkour !!). 

- le manque d'épaisseur des personnages, principaux comme secondaires. On nous parle un peu d'eux, on nous décrit quelques choses saillantes de leur vie, on assiste à quelques dialogues un peu convenus et pas toujours réalistes, on nous dit qu'ils sont formidâââbles et passionnants, mais j'ai vainement attendu d'en avoir moi-même l'impression.

- l'étalage de culture comme de la confiture quasi tout le temps. J'aime bien apprendre en lisant un roman, mais pas sous n'importe quelle forme, et là par moments la fausse modestie et l'étalage deviennent grave relous. 

 

Donc au final, je suis allée au bout du roman (court, ouf !), sans y prendre beaucoup de plaisir, et avec en permanence cette impression de "dommage" quant à la forme, tellement le fond est extra et le roman aurait pu être génial... J'ai eu le sentiment, à plusieurs reprises, que l'auteur se dépêchait de tout dire en un livre tellement il était content de l'écrire et de pouvoir donner son avis, le fruit de ses réflexions sur la vie et le monde. Du coup, ça concentre tout et n'importe quoi sans rien approfondir ni faire le tour de rien, sans aucun doute ni interrogation, sans exemple concret autre que le modèle que représente l'héroïne, de manière assez indigeste, totalement péremptoire et à la chaîne.

A la toute fin, il y a un glossaire des livres cités, classés par rencontre (le roman lui-même est découpé en fonction des rencontres que fait la libraire avec certains clients), ça, c'est pas mal.

 

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Quelques passages (que je ne commente pas sinon on est encore là demain ! lol)...

 

La Seconde Guerre n'a pas seulement tué des hommes et des femmes, elle a tué les lettres au profit des chiffres, l'instituteur au profit de l'ingénieur.

 

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Dans certains établissements scolaires, comme dans certaines familles, la littérature s'est arrêtée à la fin du XIXème siècle.

Stendhal, Balzac, Hugo et consorts ont pris une telle place qu'ils sont considérés comme un péage intellectuel obligatoire pour l'apprenti lecteur.

Il en va de même pour l'initiation artistique, comme s'il fallait avoir apprécié la peinture flamande, les romantiques et les impressionnistes pour enfin aimer la peinture contemporaine.

Seule la musique n'a pas subi ces parcours imposés, en s'achappant des salles de concert grâce aux radios. J'ai écouté Cat Stevens, Genesis ou Joan Baez bien avant de découvrir Schubert ou Mozart. 

Pour des jeunes, il est tellement plus évident d'aimer des artistes qui vont avec leur temps que de commencer par de l'archéologie littéraire pour faire naître une émotion.

 

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Lorsque nous croisons la trajectoire d'un livre, c'est que nous avons rendez-vous. Qu'il était temps que la rencontre ait lieu. 

 

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Y'en a-t-il qui ont plus de droits que les autres ? Celui qui n'a pas eu le choix de vivre ici est-il un meilleur défenseur de son territoire que celui qui en est tombé amoureux ? Ce débat anime toutes les communes rurales. 

 

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Ralentir est le début du mouvement; Habiter le temps plutôt que lui courir après. Etre à chaque chose pleinement plutôt qu'à de nombreuses incomplètement.

 

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Eduquer à la joie est indispensable. Avec Guillaume et Elise nous avons toujours essayé de prendre la joie comme contre-pied quand l'atmosphère générale était davantage encline à la déprime. c'est pour cela que nous avons décidé de ne plus avoir de télévision à la maison. Les chaînes de télévision étaient dans une surenchère à qui montrera les images les plus dures, donnant une place toujours plus grande aux faits divers au détriment des idées.

Après avoir mis la télévision à la cave, il n'a pas fallu longtemps pour que les soirées deviennent des temps de jeux, de parole ou de lecture. Donner sa chance à la joie, c'est trouver les lieux, les temps et les gens avec qui elle peut naître, mais aussi la reconnaître au milieu du reste. Alors il est possibe de la nourrir, de l'entretenir, de la faire grandir et de la partager. 

 

 

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Je crois que la première règle d'or de l'amour est qu'il ne doit pas faire souffrir, jamais ! Un amour qui fait souffrir est le signe qu'il faut vite le quitter...

 

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En tout cas, je pense que les anti-dépresseurs peuvent certes être utiles pour surmonter de fortes crises mais que, dans d'autres cas, ils créent une forme d'insensibilité qui ne nous permet plus d'être réellement connectés à nos vrais désirs, et donc de mettre en place les changements pour les réaliser. Ne croyez-vous pas que vous avez plutôt intérêt à y voir clair en ce moment, même si c'est difficile, plutôt que de vous résigner à vivre dans la brume ? 

 

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Comme il est intime le rapport entre un lecteur et un livre ! Le temps de sa lecture, chacun est totalement libre de faire vibrer les mots parcourus et de laisser son imagination vagabonder. Libre de s'arrêter sur un mot, de traîner sur une phrase, voire de s'y endormir. Certains mots ont la douceur d'un oreiller en plumes, d'autres ont la rusticité de la terre. Les livres peuvent faire disparaître les barreaux des prisons. Au sens propre comme au figuré.

 

 

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La libraire de la place aux Herbes, Eric de Kermel, 2017, 150 pages