lu 2018 10_rene barjavel_ravage

 

L'histoire : Paris, 2052. Les hommes dépendent maintenant des machines pour leur quotidien, de la chimie pour leur nourriture, du gouvernement pour tout le reste. Depuis le 98ème étage d'une des hautes et grandes tours des Cités qui ont remplacé les ruelles vétustes et délabrées, Jérôme dirige Radio300, qui doit lancer ce soir sa nouvelle vedette, Blanche, rebaptisée Régina Vox. D'ailleurs, elle vient d'accepter la bague de fiancailles qu'il lui a offerte. Depuis là-haut, on observe les rubans de voitures sur les routes luminescentes... Que se passerait-il si l'électricité et le magnétisme venaient à disparaître totalement ?...

 

Mon avis : un excellent roman d'anticipation dystopique. Ecrit en 1942, publié en 1943, il décrit minutieusement au début des progrès techniques, qui partent certes de ce qui lui était connu à l'époque, et sont parfois bien vus, parfois moins, mais qui surtout répondent majoritairement à ce qui est devenu une réalité : en faire le moins possible, ne plus se fatiguer, confier un maximum du travail aux machines, remettre nos vies entre les mains du progrès (même pour la nourriture puisque seule la chimie existe encore, les campagnes ont été intégralement abandonnées). Il y a tout un côté satirique assez mordant : les aïeux qu'on garde chez soi, surgelés dans une pièce dédiée, un conseil des Ministres assez jubilatoire (ah le nom des ministères et le comportement des minitres ! lol), le gars épouvanté à l'idée de faire 500 mètres à pied, la morgue du richissime dont le pouvoir ne tient qu'aux progrès techniques, etc. Et aussi un côté très moralisateur, concernant le bienfondé des progrès techniques, par exemple, qui imprègne le roman jusqu'au bout. Ceci dit, on est sous Pétain et l'Occupation hein, le culte des ancêtres, la fécondité débridée des femmes (qui sont priées de la fermer par ailleurs, merci) et le retour à la terre, ça a un sens particulier, parfois un peu piquant, et je ne me rends pas compte dans quelle mesure l'un influence l'autre par force...

Nous avons donc d'un côté un progrès technique important, évident, qui semble être au service d'un confort de vie plus important, et de l'autre côté, nous avons une régression sociale énorme, le roman est une perle de misogynie et de racisme, par exemple, mais pas seulement : le vocabulaire est incroyablement rétrograde, les échanges entre amoureux dignes du XIXe voire XVIIIe siècle, la conception du couple moyen-âgeuse, les rapports sociaux et hiérarchiques totalement archaïques (retour direct à la monarchie absolue et au système féodal !), la religion dans sa forme soumise pas mal présente, l'instruction peu répandue, les distances comptées en lieues par le narrateur, etc. ; tout ça était déjà dépassé lors de l'écriture du roman, du coup ça crée un décalage étonnant, un mélange très curieux... Puis on se rend compte que le futurisme débridé n'était qu'un prétexte à une critique acerbe du modernisme et surtout du machinisme.

Du coup, quand la nature reprend ses droits, ça dépote direct : choléra, fièvres inexpliquées, etc. Et l'humanité n'est pas épargnée, puisqu'à peine l'électricité a-t-elle disparu que les hommes redeviennent égoïstes, brutaux et violents, et inconséquents, par exemple en allumant des incendies à cause de leur négligence, incendies qui vont embraser le pays (où il n'y a plus d'eau courante, en plus de saisons anormalement chaudes et sèches), etc. 

Bref, un bon roman, agréable à lire, si on tient de côté la misogynie constante et qu'on aime les scènes un peu violentes (qui ne sont pas ici complaisamment malsaines comme c'est devenu la norme dans beaucoup de romans actuels). J'avais beaucoup aimé ce roman étant jeune ado, je me suis rendu compte en le relisant que j'en avais finalement très peu retenu, et je suis ravie de l'avoir relu... 

La question qui me vient après lecture, c'est : et si ça se produisait ? Si nos vies actuelles si dépendantes de la modernité technique et des énergies en étaient soudain privées ?... Ca semble pertinent, non ? Serait-ce au final un mal ou un bien ?

 

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Feuilletons quelques extraits...

 

La télévision en relief et couleurs naturelles promenait ainsi, chaque soir, dans tous les foyers du monde, quelques belles filles nues. Ces spectacles hâtaient la pousse des adolescents, favorisaient les relations conjugales et prolongeaient les octogénaires. 

 

L'élevage, cette horreur, avait également disparu. Elever, chérir les bêtes pour les livrer ensuite au couteau du boucher, c'étaient bien là des moeurs dignes des barbares du XXe siècle. Le "bétail" n'existait plus. La viande était "cultivée" sous la direction de chimistes spécialisés et selon les méthodes, mises au point et industrialisées, du génial précurseur Carrel, dont l'immortel coeur de poulet vivait encore au Musée de la Société protectrice des animaux. 

 

Il ne serait pas venu à l'idée des Européens du XXe siècle de manger des foetus de mouton ou des veaux morts-nés. Ils dévoraient pourtant des oeufs de poule. Une partie de leur nourriture dépendait du derrière de ces volatiles. Un procédé analogue à celui de la fabrication des viandes libéra l'humanité de cette sujétion.

 

Tout ce que ce peupe connaissait, ce qu'il aimait, ce qu'il touchait, ce qu'il mangeait, chair, étoffes, bois, murs, la terre, l'air, tout, transformé en flamme, en lumière, était dans cette odeur. Une odeur dont nul ne pourra se souvenir, car rien ne la rappelle, mais que personne n'oubliera, car elle a brûlé les narines, séché les poumons. C'était une odeur de monde qui naît ou qui meurt, une odeur d'étoile. 

 

Nous vivons dans un univers que nous croyons immuable parce que nous l'avons toujours vu obéir aux mêmes lois, mais rien n'empêche que tout puisse se mettre brusquement à changer, que le sucre devienne amer, le plomb léger, et que la pierre s'envole au lieu de tomber quand la main la lâche. Nous ne sommes rien, mon jeune ami, nous ne savons rien...

 

L'usine, la radio et l'alcool réunis détraquaient un grand nombre de cerveaux. Le carnet de santé, que chaque citoyen recevait à sa naissance, et grâce auquel il lui était impossible d'échapper à aux douze vaccinations et vingt-sept piqûres obligatoires, permit de surveiller l'état mental de la communauté et de chacun de ses membres. En 2026, une vague d'énervement et de pessimisme menaça la nation et provoqua une recrudescence énorme des divorces et des suicides. Sur l'avis du Grand Conseil médical, le gouvernement prit un décret d'urgence. Toute la population passa sur la chaise de choc. Hommes, femmes, enfants, vieillards, chacun reçut son coup de Dépiqueur. Le résultat fut si probant qu'une oi institua un examen mental annuel obligatoire pour tout le monde.

 

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Ravage, René Barjavel, 1943, 313 pages (poche)