sylvie le bihan_qu il emporte mon secret_lu 2017 10

L'histoire : Hélène est romancière à succès. Il y a quelques jours, elle a rencontré Léo, un jeune auteur, lors d'un salon, ils ont passé une nuit ensemble. Il y a longtemps, plus de 30 ans, Hélène a vécu une nuit atroce, qu'elle avait plus ou moins refoulée. Et maintenant elle est là, dans une chambre d'hôtel, à attendre un procès, et à tergiverser avant de nous livrer, à nous et à Léo (via une narration classique et une longue lettre à Léo qui se partagent les chapitres), les terribles clés de cette attente, de sa colère, de sa vie. 

 

Mon avis : j'ai eu très peur en commençant ce livre, mais en même temps je n'ai pas pu le lâcher, j'ai été happée en lisant l'incipit à la bibliothèque... Peur de savoir, qu'Hélène nous raconte des trucs atroces que je n'avais pas envie de lire et encore moins d'imaginer. Et finalement, j'ai bien fait de continuer, car comme j'en avais eu l'intuition, l'objet du livre n'est pas de se délecter d'anecdotes sanglantes, monstrueuses et malsaines comme la littérature actuelle en regorge, mais bien de rôder autour des mécanismes mentaux qui se mettent en place avec l'horreur, avant, pendant et après, de vivre avec la narratrice ces moments charnière qu'elle traverse tout au long de sa vie en lien avec cette nuit terrible de 1984, et surtout comprendre ce qu'elle est aujourd'hui à l'ombre de ce drame. Tout en subtilité, en retenue, en faux silences, nous allons entrer dans l'univers d'Hélène...

Au début, j'ai été un peu freinée par le côté très intellectuel et moralement torturé de la narratrice, et pourtant je n'ai pas résisté à l'envie de l'écouter jusqu'au bout, en partie grâce au style très agréable de l'autrice, à la fois très clair et méticuleux, précis, riche sans ostentation, et en partie à cause du fond de l'histoire, toujours en équilibre entre impudeur et retenue, entre confession et mystère... Et je n'ai pas été déçue, parce que le livre est intéressant, on a envie de savoir, hâte même, et en même temps, on n'a pas besoin de la brusquer, on comprend combien c'est dur mais nécessaire pour elle de prendre ce temps de la narration... En bref, la narratrice, et tous les personnages, sont consistants, douloureusement réels. Et la fin est formidable, ni happy end ni sad end, rien de spectaculaire, juste ce qu'il faut de distance et d'espoir, de réalisme, de douleur et de douceur. 

Pour résumer mon avis, sans adorer franchement, j'ai vraiment beaucoup aimé ce livre.

Petit ajout : c'est la première fois que je lis un roman de Sylvie Le Bihan. J'ai choisi le livre à la bibliothèque un peu par hasard, je n'avais jamais entendu son nom ni le titre. J'ai découvert après lecture, et après la rédaction du présent avis (auquel je n'ai pas changé un mot depuis), que ce roman est partiellement autobiographique. D'où, peut-être, la véracité crue de l'histoire et la consistance des personnages, la pudeur aussi, le besoin de dire, , et ce sentiment intuitif, d'un bout à l'autre, de l'impérieuse nécessité humaine d'écouter. Et là, chapeau bas, le témoigage et la mise en roman sont magistraux ! On n'en sort pas indemne.

 

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L'incipit et quelques extraits...

 

extrait helene 009

extrait secret 024

extrait secret 049

 

page 91 : Je suis très cynique, tu sais, et être cynique, c'est ne plus rêver, parce qu'on est conscient de faire partie d'une réalité qu'on abhorre, c'est un rapport au monde, une armure contre sa fausseté.

 

page 117 : Vieillir, c'est surtout renoncer à toutes les choses qu'on n'a pas faites.

 

page 135 : L'ironie ets une arme verbale qui permet de faire le tri et de se protéger, un bouclier surtout efficace contre ses propres attaques, les plus meurtrières du fait de la connaissance parfaite de la cible.

 

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Qu'il emporte mon secret, Sylvie Le Bihan,

2017, 217 pages