anne tyler_une autre femme_lu 2017 10

L'histoire : Delia Grinstead est mariée à un médecin, celui qui a repris le cabinet de son père. Elle a toujours vécu dans la maison familiale de Baltimore, où son mari Sam fait quelques travaux. Leurs 3 enfants sont grands, le plus jeune est ado. Delia se sent un peu transparente, sans plus, partout, tout le temps. Au hasard d'une rencontre de supermarché, elle essaye d'échapper un peu à cette vie... Comme tous les ans, les soeurs de Delia les rejoignent pour partir en vacances à la mer... Et puis, là, le premier jour des vacances, Delia ne sait trop pourquoi, elle s'en va, part sans se retourner. Ailleurs, elle se construira une autre vie, une autre Delia, longtemps, au jour le jour... Sans jamais savoir ce qu'elle y cherche, ni pourquoi...

 

Mon avis : sur une base d'histoire somme toute banale (que celleux qui n'ont jamais rêvé de tout quitter et de recommencer à zéro me jettent la première pierre), Anne Tyler construit un personnage à la fois limpide et complexe. Limpide parce qu'on peut probablement tous comprendre Delia, son envie de partir sans se perdre dans le dédale d'interminables questionnements existentiels stériles, et complexe parce que Delia ne tourne pas non plus le dos, elle avance, avec même ne volonté farouche, une détermination sans faille, mais comme en changeant de chemin, en prenant une route parallèle, sans comparer ni chercher la revanche, sans la moindre animosité ni envers la vie ni envers sa famille, et sans pitié non plus malgré le calvaire qu'elle leur fait traverser, on s'en doute aux quelques indices qu'on en aura. Serait-elle dénuée de conscience ? D'amour ? De sens du devoir ? D'empathie ? Pourtant non, elle est bien pourvue de tout cela... Et c'est bien ce qui rend ce personnage attachant, consistant, car elle est humaine, pleine de paradoxes, impérieusement guidée par son instinct sans être impulsive. Au tout début du roman, j'ai beaucoup pensé à Emma Bovary en suivant Delia, vraiment beaucoup, la similitude était incroyable, troublante, jusqu'à ce côté un peu hébété parfois. Et puis d'un coup, c'est comme si Emma Bovary avait choisi une autre façon de faire, avait eu une autre possibilité pour sortir de sa vie ! Bref : j'ai trouvé ce personnage attachant, vibrant et vrai. 

Pendant un temps, on se demande à quelle époque on est, c'est comme un autre monde, encore très misogyne, ouvertement patriarcal et un poil archaïque. J'ai été étonnée de me rendre compte que c'était assez proche de nous, à l'indice laissé par un film, et de prendre la mesure du décalage.

Le livre est délicieusement bien écrit (et bien traduit je suppose), avec une simplicité qui ressemble à la nudité, sans complication inutile mais sans  facilité non plus. Le roman est long, lent, comme une reconstruction sans éclat de voix ni de lumière, comme le temps de pouvoir prendre du recul et que ça ait un sens, et ça va bien à l'histoire qu'il porte, d'être long et lent comme ça. Du coup, je l'ai lu assez lentement aussi, avec chaque fois un grand plaisir à retrouver Delia, sa vie, son destin, déçue de ses choix parfois, enthousiaste d'autres fois, j'ai apprécié ses amis, été agacée par d'autres, etc., bref j'ai fait comme un bout de chemin avec elle, moi aussi, et j'ai beaucoup aimé ça !

 

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Feuilletons ensemble quelques extraits...

extrait tyler 007

extrait tyler 009

extrait tyler 091

extrait tyler 165

 

p.315 : Il était possible qu'Adrian ait raison : ce qui chez un être finit par nous irriter au plus haut point est cela même qui nous avait attiré au départ.

 

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Une autre femme, Anne Tyler, 1995,

traduction de l'anglais américain par Sabine Porte, 2012,

414 pages, édition brochée